Un ’’flushgate’’ tranquille dans le Haut-Saint-Laurent?

Boues usées

Un flushgate tranquille dans le Haut-Saint-Laurent?

Pas toujours ragoûtant d’emprunter le chemin Rankin, entre New Erin et Connaught, ces jours-ci : l’odeur caractéristique du fumier que nos fermiers ont coutume d’épandre dans leurs champs chaque automne cède le pas aux exhalaisons répugnantes provenant des boues usées de l’usine d’épuration de Salaberry-de-Valleyfield. La pratique, dénoncée ouvertement par certains riverains et endurée par d’autres sous prétexte de «ne pas faire de chicane», mettrait en danger l’esker Dewitt et la nappe phréatique auxquels s’abreuvent quelques dizaines de résidences et fermes du coin.

«C’est la technique la plus cheap trouvée par le ministère de l’Environnement pour se débarrasser des boues des usines d’épuration», s’insurge François Belpaire, un résident de Godmanchester, qui lutte pour faire interdire ces épandages de boues potentiellement toxiques que le ministère préfère qualifier de bio-solides ou de matières résiduelles fertilisantes. La MRC Beauharnois-Salaberry a eu beau faire valoir son Plan de gestion des matières résiduelles (PGMR), de plus en plus de citoyens du  Haut-Saint-Laurent s’inquiètent des effets concrets de l’article 4, objectif 6, du PGMR qui promeut «la valorisation de l’ensemble des boues des stations d’épurations et des installations septiques lorsqu’elles respectent les critères environnementaux.» C’est qu’ils ont compris que ces beaux euphémismes n’ont pour but que de donner le feu vert à l’épandage de ces boues, que d’aucuns qualifient de toxiques, sur les terres agricoles.

«Il s’avère que c’est la solution la plus dangereuse pour les sols, les cours d’eau et les eaux souterraines», affirment Théa Toole et  Amy Stolecky, impliquées dans le combat que la petite municipalité d’Elgin – qui refusait cette pratique sur ses terres – a mené contre ces épandages, avant d’être ramenée à l’ordre par le gouvernement Charest en 2011. Une résidente du chemin Connaught qui a fait faire un test sur l’eau du ruisseau qui passe derrière sa propriété, a eu la surprise de sa vie.  »On a dû se tromper dans notre lecture », a soupiré le technicien, parlant d’une turbidité 125 fois pire que celle induite par le lisier de porc.

Épandage de boues usées de l'usine d'épuration de Salaberry-de-Valleyfield dans un champ du Haut-Saint-Laurent.
Épandage de boues usées de l’usine d’épuration de Salaberry-de-Valleyfield dans un champ du Haut-Saint-Laurent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, le ministère de David Heurtel – le même homme qui a délivré un certificat d’autorisation à la compagnie TransCanada Corp. pour le projet Énergie Est afin qu’un pipeline chargé du pétrole sale de l’Alberta traverse le Saint-Laurent – a beau claironner que les boues ne sont épandues que si elles respectent les critères environnementaux, encore faut-il se demander lesquels… C’est qu’il n’y en a pas de critères pour le Triclosan, cet antimicrobien bioaccumulable et nocif pour la faune aquatique, ni pour les quelque 45 autres contaminants qui se retrouvent couramment dans les boues d’épuration. Ajoutez à ce cocktail délétère des pathogènes bactériens, ainsi que des retardateurs de flammes ignifuges bromés (PBDE) pour lesquels le Guide de valorisation juge inutile d’établir des teneurs limites dans les biosolides malgré leurs effets sournois, et vous aurez une bonne idée de ce que nos vaches – et finalement nous – sont forcées d’ingurgiter à leur insu. Bizarre aussi que l’unique étude canadienne portant sur la présence des PBDE dans le lait de vache ait minimisé le problème, concluant que ce perturbateur endocrinien avait été détecté mais «pas beaucoup».

Certes, tous reconnaissent que l’épandage de ces boues municipales – les quelque 700 usines d’épuration du Québec en produisent un bon million de tonnes par an, sans parler des résidus industriels – relâche moins de gaz à effet de serre (GES) que leur simple incinération. À l’heure actuelle, l’épandage de ces résidus provenant de tout ce que les citoyens jettent à l’égout est pratiqué sur environ 2 % des terres agricoles mais Québec aimerait que, d’ici 2020, toutes les municipalités trouvent un moyen de les valoriser en évitant de les enfouir ou de les brûler.

Autre problème – et de taille –, les contaminants d’intérêt émergent (CIE), soit l’ensemble des substances dont la présence dans l’environnement n’a pas été décelée auparavant et dont l’étude et la surveillance sont relativement récentes. Hormones stéroïdiennes, nanoparticules, résidus de médicaments et autres composés perfluorés sont en effet «peu ou pas étudiés», comme le signalait il y a trois ans le Conseil canadien des ministres en environnement (CCME). Depuis 2012 en effet, il n’y a pratiquement aucune recherche sur le sujet, gracieuseté de Stephen Harper. «Les spécialistes des contaminants chimiques, de leurs effets sur la biodiversité, de la protection de l’habitat et de la lutte contre les changements climatiques ont ainsi lourdement souffert de la méfiance parano des conservateurs envers la science» dit fort justement Boucar Diouf, biologiste devenu… humoriste.

Heureusement, les bio-solides ne sont pas des déchets nucléaires, mais les effets des contaminants qu’ils contiennent sont eux-aussi insidieux. «Ceux-ci représentent une menace peut-être plus immédiate que le réchauffement climatique», disait même la docteure Theo Colborn, spécialiste américaine de l’effet des produits chimiques sur les hormones et qui a inventé le concept des perturbateurs endocriniens.

Pas étonnant que le syndicat des producteurs laitiers de la région Saint-Jean-Valleyfield milite depuis plusieurs années pour en interdire l’épandage et que l’Union des producteurs agricoles (UPA) recommande à tout le moins la prudence. Les terres arables de la MRC du Haut-St-Laurent sont particulièrement ciblées par cette pratique, puisqu’elles sont réputées être en déficit de phosphore, un fertilisant qu’offre justement – et à faible coût – les MRF. «Cet épandage est fait depuis plusieurs années sur les mêmes terres avec l’excuse que les terres manquent de phosphore, dit une résidente qui voit régulièrement passer des camions chargés des excréments compostés de Valleyfield devant sa maison. Je trouve incroyable qu’un agronome confirme que les mêmes terres manquent de phosphore à chaque année. Ledit ministère devrait s’interroger sur la qualité des boues usées toxiques épandues et leur dangerosité sur la nappe phréatique. C’est devenu un commerce, une vache à lait pour une personne qui reçoit de l’argent pour les entreposer dans sa piscine olympique de 12 millions de litres, qui ne les traite pas durant l’année pour limiter les odeurs désagréables pour le voisinage et qui finit néanmoins par obtenir un certificat d’autorisation du ministère de l’Environnement devant l’urgence de vider sa piscine olympique car les boues ne doivent pas y demeurer plusieurs années, ce qui fait qu’il pourra en recevoir d’autres… Une belle gamick qui détruit l’environnement et la qualité de vie des citoyens de Godmanchester!»

Alors qu’on apprend que la viande rouge est cancérigène, les autorités prennent grand soin de nous rappeler que les champs fertilisés aux MRF ne servent qu’à produire des aliments pour le bétail. Mais que mangent ces bêtes, au juste? Du foin au Glyphosate, au PBDE, au Triclosan?

France Lemieux

Correspondante bénévole du Haut-Saint-Laurent

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2 Réponses à "Un ’’flushgate’’ tranquille dans le Haut-Saint-Laurent?"

  1. Saladzius   11 novembre 2015 at 9 h 32 min

    L’épandage de boues municipales est effectivement une problématique qui doit être résolue.

  2. Céline   7 novembre 2015 at 14 h 43 min

    Belle synthèse d’une triste réalité auquel l’on assiste impuissant! Merci!